Entrevue avec Silvia G. Hernandez

Entrevue avec Silvia G. Hernandez,
membre de VOCAL,
arrêtée à Oaxaca lors de l’opération policière
du 16 juillet 2007

Le 16 juillet dernier, alors que les gens célébraient pacifiquement la Guelaguetza populaire (symbole de la culture communale fondée sur le « donner et partager ») pour protester contre la marchandisation touristique de la culture des peuples originaires de l’Oaxaca, plusieurs corps de la police utilisèrent une nouvelle fois la violence et la répression contre un peuple totalement sans défense. Silvia Gabriela Hernandez, membre de Voix oaxaquéniennes construisant l’autonomie et la liberté (VOCAL) fut l’une des personnes détenues et frappées brutalement par la police et récemment remise en liberté sous caution.

Sergio De Castro Sanchez,
le 31 juillet 2007

Comment s’est passée ton arrestation ?

Le 16 juillet, alors que j’étais en train de faire des recherches sur les mouvements sociaux à Oaxaca, je fus arrêtée vers deux heures de l’après-midi. Je me trouvais à un arrêt d’autobus quand plusieurs groupes de policiers arrêtèrent un grand nombre de ceux qui attendaient et firent descendre les passagers du bus…

Un policier s’empare de moi ; je lui demande les raisons pour lesquelles il m’arrête, s’il a un ordre de détention contre moi. Je me mets à crier : « Au secours, au secours ! » Le policier me secoue, une femme flic me gifle sur la joue gauche puis me porte un autre coup sur le côté droit du visage en hurlant « Ta gueule, chienne ! » Ils commencent à me secouer à trois et me font monter dans leur fourgon sous les coups. Puis ils me disent de baisser la tête et se mettent à m’écraser le dos et me tordent la cheville gauche. J’agrippe les barreaux du fourgon, ils m’ordonnent de lâcher prise et m’écrasent la main. Ils me saisissent par les cheveux, m’en arrachent des poignées ; je me blesse au front sur le plancher du fourgon. Mon portable se met à sonner, alors ils me demandent : « Qui est-ce qui t’appelle ? » Ils m’arrachent mon sac, le vident sur le sol tout en continuant à me frapper. Le genou de l’un d’entre eux s’enfonce dans mon dos, d’autres sautent sur moi.

Ils nous mettent ensuite dans un autre véhicule, banalisé celui-là, et un flic, en civil lui aussi, nous attend à l’intérieur. Les agressions verbales pleuvent, ils nous disent qu’ils vont nous faire disparaître, nous tuer, et cela parce que nous sommes des révoltés, qu’ils pourraient être tranquillement chez eux, plutôt que là à nous donner des coups… Nous sommes emmenés dans un endroit inconnu, j’ai la tête recouverte de mon chandail. Et ce flic qui n’arrête pas de nous insulter, de nous frapper sur la tête en nous disant qu’ils vont nous faire disparaître à jamais, nous tuer…

Je n’ai jamais su où ils nous avaient emmenés. J’ai entendu un policier dire à un autre : « Celui-là, laisse-le ici, il est trop bavard ! » ; ils se sont mis à frapper violemment quelqu’un, j’entendais les coups et les cris. À ce moment, j’ai pensé qu’ils allaient tous nous tuer. Ils nous ont fait mettre à plat ventre, ils nous tiraient de tous les côtés. Ils nous insultaient sans cesse très agressivement.

Ensuite, ils nous ont demandé nos identités. D’autres personnes ont été amenées, et jetées elles aussi à plat ventre. Puis arrivèrent des membres de la Commission d’État des droits de l’homme et de la Commission nationale des droits de l’homme, à qui je demandai où j’étais. Ils se contentèrent de me répondre de manière ambiguë que nous étions dans les bureaux du procureur général de la République (PGR). Ils nous prirent en photo ; les fonctionnaires se moquaient de nous tout en continuant à nous agresser verbalement. Ils interdirent aux hommes l’accès aux toilettes et leur remirent une cuvette en plastique. Ceux des commissions des droits de l’homme se mirent à relever les marques de coups, mais seulement les plus grosses, les plus apparentes. Ils nous firent subir un examen médical général, mais ne nous donnèrent aucun médicament. Puis vint la Croix-Rouge, mais elle non plus ne nous donna pas de médicaments.

Vers deux ou trois heures du matin, nous avons été transportés au ministère de la Justice. Ils appelèrent les quatre femmes détenues. Au moment où je suis montée dans la fourgonnette, je reçus une claque sur les fesses. Je me suis alors jetée à quatre pattes dans le véhicule et les autres détenus m’ont traînée pour me faire monter plus rapidement. J’ai réagi comme ça en guise de défense parce qu’ils m’avaient touchée. Ils continuèrent à nous insulter : « Écarte les jambes, tu les as certainement déjà ouvertes plus largement ! » Et toujours ces menaces de nous tuer…

Nous voilà donc au ministère de la Justice, où ils ne nous laissent pas dormir. Vers six heures, ils nous appellent pour nos déclarations, mais nous interdisent tout contact avec un avocat de notre choix, de façon à nous assigner un avocat d’office. Enfin, ils répondent à notre demande vers six heures trente. Ils ne laissaient pas entrer les membres de notre famille, ne nous laissent pas aller aux toilettes, et cela pendant toute la journée.

L’après-midi du jour suivant, ils nous transportèrent à la prison de Tanivet, à Tlacolula, où ils nous enlevèrent nos couvertures et nos sweaters et nous fouillèrent entièrement. Les policiers continuaient à nous insulter, ils disaient : « Putain, ils empestent ! C’est fou ce qu’ils sentent ! » Nous, les femmes, ils nous emmenèrent à part. À notre demande de couverture pour nous protéger du froid, ils répondirent : « Aujourd’hui vous allez dormir par terre, la voilà votre couverture ! » Nous étions endormies quand surgirent des policiers cagoulés qui nous emmenèrent au service médical, la tête baissée. Là-bas, personne ne s’approchait de nous parce que nous sentions mauvais, disaient-ils. Une nouvelle fois, on constata les marques les plus évidentes de coups, mais toujours pas un seul médicament. Une des gardiennes s’adressaient à nous de manière très agressive. Ils nous disaient que nous étions coupables tant que le juge n’aurait pas décidé du contraire

Nous avons été sans cesse malmenées, de toutes les manières possibles… battues avec brutalité, mises en isolement total durant environ seize heures. Jamais on ne nous expliqua clairement où nous étions. Une séquestration au cours de laquelle ils ne prévinrent pas non plus nos familles pour leur indiquer où nous étions.

De quoi étiez-vous accusés ?

À Tanivet, ils nous dirent que c’était pour des destructions par incendie. La procédure est pleine de considérations arbitraires ; elle est infondée parce qu’ils nous accusent de faits dont ils n’ont pas les preuves. Les preuves que, nous, nous avançons, démontrent tout le contraire, à savoir qu’ils n’ont aucune raison de nous priver de liberté et que nos droits ont été violés. Les camarades qui sont toujours emprisonnés souffrent d’une grande injustice, comme nous-mêmes. Je suis sortie de la prison sous caution et je devrai aller signer le 30 de chaque mois tant que durera l’instruction.

Quels arguments légaux ont-ils avancés pour remettre certains en liberté sans retenir de charges contre eux ou sous caution, et pour en garder d’autres en prison ?

Nous étions environs 33 détenus. Je crois que quatre d’entre nous furent mis en liberté par le juge. Je n’en connais pas les raisons. Des 28 qui furent transportés à Tanivet, le 24 je crois, 18 furent libérés faute de preuves. Quant à nous, nous sommes restés détenus comme responsables supposés de destructions, de destructions par incendie, et soumis à la détention provisoire alors que les preuves que nous avançons démontrent le contraire. Aujourd’hui, 29 juillet, nous sommes trois à être remis en liberté sous caution, deux instituteurs et moi. Je ne sais pas pourquoi ils ne nous libèrent pas tous. Je crois qu’ils craignent de montrer que toute l’accusation est infondée et que toutes ces détentions constituent des violations de nos droits, ce qui deviendrait évident s’ils nous relâchaient tous. Donc, ils nous remettent en liberté petit à petit pour maintenir la pression politique et pour démobiliser le mouvement social à Oaxaca. Je constate qu’il y a, chronologiquement, deux raisons politiques pour lesquelles ils maintiennent cinq personnes en prison. L’une, c’est la Guelaguetza officielle, qui a lieu demain [30 juillet], et l’autre c’est la date du jour des élections, le 5 août. Ces emprisonnements sont une partie de la répression que cherche à légitimer la Guelaguetza officielle de demain, bien que cette Guelaguetza ne puisse légitimer d’aucune manière un gouvernement qui ne l’est pas.

Comment as-tu vécu le début des affrontements du 16 ?

Une partie de la stratégie des moyens de désinformation, c’est de dire que la provocation est venue de la marche pacifique, basée, pourtant, sur un droit constitutionnel. Les policiers ont été à l’origine de l’agression. Ça ressemblait à une stratégie militaire dont l’objectif était de procéder à l’arrestation des personnes qui étaient là. Ils se sont mis à tirer des bombes lacrymogènes contre nous. Ce sont eux qui étaient armés. Les gens se rendaient à la marche pour faire la Guelaguetza populaire. Tout le monde est parti en courant, paniqué, et c’est à ce moment qu’ils ont commencé à arrêter massivement les participants.

À ton avis, quelles raisons politiques avaient-ils de provoquer un affrontement ?

Je n’appellerais pas ça un affrontement. Ce fut une répression violente qui avait pour objectif principal l’échec de la Guelaguetza populaire, pour cacher cette évidence qu’ils ne contrôlent pas les manifestations et essayer ainsi de légitimer un gouvernement qui, de mon point de vue, n’existe pas. Ils ont eux-mêmes provoqué le boycott de leur propre Guelaguetza officielle. Ils affirment qu’à Oaxaca il ne se passe rien d’anormal et que la Guelaguetza officielle allait produire ses retombées économiques habituelles et, au final, avec leur actes répressifs, ils se boycottent eux-mêmes.

Comment crois-tu qu’a évolué la situation au sein du mouvement à partir du 16 juillet ?

Je crois que le mouvement ne s’est jamais arrêté. Il s’est juste un peu relâché à cause de la répression parce que l’État a commencé la militarisation. Surtout dans les communautés. Tout cela a servi à ce que le mouvement retrouve son cours de l’année passée quand la Guelaguetza populaire a servi à unir les gens contre la marchandisation de sa culture, ce qui, apparemment, a effrayé le gouvernement.

 

 

http://www.rojoynegro.info/2004/spip.php?article18978