Le rendez-vous manqué de Copala

Publié le par patxi


Le rendez-vous manqué de Copala

Bien le bonjour,

 

 

« Nous ne devons rien attendre de bon du gouvernement, c’est nous qui allons résoudre nos problèmes. C’est pourquoi nous nous sommes déclarés commune autonome à dater du 1er janvier de cette année 2007, afin d’être sujets de notre propre destin !

Dans notre communauté, ils nous font nous battre les uns contre les autres, nous entre-tuer ; j’exhorte les différentes tendances politiques à ce que nous, Triquis, travaillions unis comme un seul peuple que nous sommes1. »

Ces paroles, prononcées au cours de la rencontre des peuples indiens des Amérique dans le village Yaqui de Vicam dans l’Etat du Sonora en 2007, connaissent une bien douloureuse résonance aujourd’hui. Le premier janvier de l’année 2007, accompagnant l’élan insurrectionnel qui soufflait sur l’Etat et la Ville d’Oaxaca, Copala et les communautés attachées à cette petite ville indienne se déclarèrent Commune autonome, et ce fut la guerre. Une guerre contre insurrectionnelle, dite encore dans un jargon militaire « euphémisant », guerre de basse intensité. Et les gens ont pleuré leurs morts, et les morts, eux, se taisent.

Avant, ils parlaient, ils parlaient d’autonomie, de liberté, ils parlaient d’union, ils exhortaient le peuple Triqui à mettre fin à ses querelles, à ne plus tomber dans les pièges du pouvoir, ils s’appelaient Felícitas ou encore Teresa, toutes deux locutrices de la radio communautaire de San Juan Copala, La voz que rompe el silencio (la voix qui rompt le silence). Felicitas Martínez et Teresa Bautista sont tombées en avril 2008, deux ans déjà, une embuscade, quelques rafales de fusils mitrailleurs AK-47, et puis l’impunité pour les assassins. Ils parlaient aussi de solidarité, de rompre le cercle, d’entraide, d’autodétermination des peuples, comme Bety ou comme Jyri. Beatriz Alberta Cariño et Jyri Jaakkola se trouvaient côte à côte dans la camionnette quand ils reçurent chacun une balle dans la tête : une embuscade, un feu nourri pendant 20 minutes de fusils mitrailleurs AK-47. Le 27 avril 2010. Entre ces deux mois d’avril, les morts ne se comptent plus.

La caravane devait rompre le siège que maintiennent depuis le début de l’année les groupes paramilitaires autour de Copala et accompagner une vingtaine de maîtres d’école, qui devaient reprendre leur travail à l’appel de la commune autonome. Le municipe de Copala avait sollicité, environ une semaine avant, l’appui des organismes de défense des droits de l’homme et des organisations civiles pour favoriser ce retour. C’est au lieu-dit La Sabana que l’attaque a eu lieu. La Sabana fait partie du territoire de l’Ubisort, Union pour le bien-être social de la région triqui ; comme son nom l’indique (ou ne l’indique pas), il s’agit d’un groupe paramilitaire créé en 1998 et réactivé récemment sous le gouvernement d’Ulises Ruiz, gouverneur de l’Etat d’Oaxaca. Jorge Franco, actuellement député fédéral et ex-ministre de l’intérieur d’Oaxaca, se trouve derrière les groupes paramilitaires rattachés à l’Ubisort et aussi au MULT (Mouvement Unifié de la Lutte Triqui et à qui la rumeur attribue l’assassinat des deux locutrices de la radio communautaire). Depuis le 1er janvier 2007, date de la déclaration de l’autonomie, ces deux organisations ont peu à peu grignoté le terrain autour de Copala en s’emparant par la terreur des hameaux dispersés dans la montagne et faisant partie de la municipalité autonome. Ces organisations ont pu ainsi, grâce à l’appui inconditionnel qu’elles reçoivent de la part gouvernement, encercler peu à peu le chef-lieu, qu’elles maintiennent depuis lors sous le feu des armes. Les habitants risquent leur vie à tout bout de champ, les hommes, quand ils vont travailler leur milpa ; les femmes, quand elles tentent de se ravitailler, les enfants, quand ils sortent tout simplement jouer dans les rues. Depuis le début de l’année, 19 morts. Beaucoup d’habitants sont partis, fuyant ce climat de terreur permanent. Tout dernièrement les hommes de l’Ubisort s’étaient emparés du palais municipal. Réalisant une sorte de « coup d’Etat », ils s’étaient autoproclamés les nouvelles autorités de Copala. Les gens ont réussi tout de même à reprendre leur mairie et à en chasser les intrus.

La guerre. Chacun défend son territoire et le territoire qu’il a conquis : le MULT, l’Ubisort, le MULTI. Le MULTI, Mouvement Unifié de la Lutte Triqui Indépendant, est une scission du MULT, auquel il reprochait ses compromis avec le pouvoir central et ses connivences avec le PRI2. Le MULTI lutte pour l’autonomie et l’autodétermination du peuple Triqui, le MULT prétend lui aussi lutter pour la même cause. Et c’est peut-être ici, dans ces dédales, dans ces méandres des prétentions et des intérêts, que la pensée se perd et que le pouvoir triomphe. Tous réduits à la même enseigne dans une lutte fratricide. Pourtant, il y a bien longtemps, dans le sable ocre du désert du Sonora, à Vicam, le délégué du MULTI et celui du MULT s’étaient serrés la main, c’était en octobre de l’année 2007.

Nous sommes déconcertés, le pouvoir a réussi à isoler Copala, sur le terrain, en l’encerclant par les forces ennemies, mais aussi, un peu, dans l’opinion publique, la caravane qui prétendait forcer le blocus tombe dans une embuscade annoncée, ce n’est pas seulement au peuple Triqui qu’il revient d’affirmer l’universalité de la pensée, mais à nous aussi, à l’Assemblée populaire des peuples d’Oaxaca, aux organisations civiles, à la section 22 du syndicat des travailleurs de l’éducation, au Congrès national indigène, à l’Autre campagne, aux zapatistes…, c’est à nous tous à prendre la mesure de l’adversaire et à agir en conséquence.

La veille du départ de la caravane le chef des paramilitaires de l’Ubisort, Rufino Juárez Hernández, avait prévenu qu’il ne répondrait de rien. Après l’attentat, le gouvernement d’Oaxaca a dû négocier avec lui pour pouvoir récupérer les corps de Beatriz et de Jyri. Le 29, les Forces Spéciales dirigées par le commandant Guillermo Luna l’ont rencontré avant de pouvoir récupérer les deux journalistes de Contralinea, David Cilia, blessé, et Erika Ramírez, réfugiés dans la montagne. Décidément Rufino Juárez est un personnage puissant dans cette hiérarchie de subordinations qui définit le pouvoir politique.

Nous assistons à une montée en puissance des groupes paramilitaires, ce n’est plus de l’improvisation, il ne s’agit plus d’une création dans l’urgence, mais bien d’une stratégie qui s’est inscrite dans la durée, qui s’est construite avec le temps et qui est devenue dans le Mexique d’aujourd’hui un élément incontournable de la guerre sociale et sur lequel la classe dominante entend désormais s’appuyer. Les paramilitaires forment une milice armée entièrement dévouée à des groupes de pouvoir fortement implantés dans une région et liés entre eux par des intérêts et des ambitions communs. Toute une chaîne de complicité et d’impunité lie les paramilitaires à l’armée et à l’ensemble de l’appareil d’Etat. Nous les retrouvons sur tous les fronts de la guerre sociale, en premier lieu au Chiapas menant la vie impossible aux communautés zapatistes, dans le Guerrero, dans le Michoacán, à Ostula, où ils viennent d’enlever trois autorités indiennes, à Oaxaca, dans la région triqui. Ils sont devenus une institution du gouvernement mexicain, officieusement reconnue.

Actuellement le Mexique connaît deux guerres civiles, une guerre civile spectaculaire, qui occupe le devant de la scène et le nord du pays, elle oppose l’armée et les cartels de la drogue pour le contrôle des Etats et des régions, et une autre guerre plus sournoise, moins visible, dont on parle peu, que la première a d’ailleurs pour but de cacher, c’est la guerre menée contre la population indigène, indienne ou métis, contre tous ceux qui ont gardé une forme de vie sociale leur permettant encore de résister et de se rebeller face aux entreprises destructrices du capital. La première a été voulue par le gouvernement pour ses effets spectaculaires : en titillant un nid de vipères, Calderón pouvait bien s’attendre à quelques réactions, il sait aussi que cette guerre n’a pas de fin, qu’elle cessera tout bonnement quand il cessera d’asticoter les cartels, il a seulement besoin de cette guerre pour faire un écran de fumée, de bruit et de fureur, devant la réalité d’une guerre sociale dont on mesure encore mal l’ampleur.

Cette guerre menée contre les cartels de la drogue se présente comme l’inversion de la réalité, elle est visible quand la guerre réelle est cachée, elle est bruyante quand la guerre réelle se veut silencieuse… Pourtant elle fait partie de la guerre réelle, de la réalité de la guerre sociale au Mexique, elle en est un élément stratégique clé : tactique de l’écran, tactique de l’inversion, mais aussi celle de la terreur, de l’organisation de la terreur, tactique de la banalisation de l’horreur. Nous pourrions la qualifier d’un terme générique en faisant allusion à la stratégie du chaos.

Retenons la date de 2007, elle marque, après la fin de la commune d’Oaxaca et l’intervention massive de la police fédérale préventive dans la ville, une accélération de la répression avec la mise en place d’une stratégie de la répression, stratégie construite, préméditée et coordonnée, militarisée visant à détruire toute velléité de rébellion. Il s’agit de prendre de vitesse les mouvements sociaux, de les isoler et d’empêcher, par les moyens les plus extrêmes, toutes tentatives de reconnaissance. Pendant que nous avons le regard tourné ailleurs, distraits par un remue ménage dont on ignore les tenants et les aboutissants, on se prépare à assassiner, une bonne fois pour toutes, le peuple mexicain dans l’obscurité propice des ruelles. Au cours de sa dernière apparition publique, en décembre 2007, le sous-commandant Marcos avait pressenti l’arrivée du temps des assassins, souvenons-nous : « Les signes de guerre à l’horizon sont clairs. La guerre comme la peur a aussi une odeur. Et maintenant on commence déjà à respirer son odeur fétide sur nos terres ».

Bien des crimes se préparent dans l’ombre.

 

Oaxaca, le 4 mai 2010.

 

Georges Lapierre

 

1 Hocquenghem, Joani, Le rendez-vous de Vicam, Rencontre des peuples indiens d’Amérique, Rue des cascades, Paris 2008.

2 Parti Révolutionnaire Institutionnel, longtemps parti unique, auquel appartient Ulises Ruiz Ortiz.

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